Un mécanisme qu'on sous-estime : la chute sur la main

En traumatologie de la main, il y a un acronyme qui revient sans arrêt : FOOSH, pour Fall On OutStretched Hand. Chute sur la main tendue. C'est le mécanisme dominant. On glisse, on perd l'équilibre, le réflexe est immédiat : on tend les bras pour protéger la tête. Le poignet encaisse tout, en extension forcée.

Le souci, c'est que ce geste-réflexe concentre une quantité d'énergie surprenante sur une articulation minuscule. Une analyse rétrospective sur dix ans des passages aux urgences américaines pour blessures sportives du membre supérieur (plus d'un million de cas) confirme que le FOOSH et le surmenage sont les deux grandes causes de blessures du membre supérieur, le FOOSH se traduisant le plus souvent par des fractures du poignet et de l'avant-bras. Mais les fractures ne sont que la partie visible de l'iceberg. Sous des radios normales, on retrouve fréquemment des lésions ligamentaires passées inaperçues. [1]

Le poignet, c'est huit petits os du carpe organisés en deux rangées, reliés par un maillage ligamentaire dense, lui-même rattaché au radius et à l'ulna. Trois étages peuvent souffrir : l'étage radio-carpien (entre l'avant-bras et le carpe), l'étage médio-carpien (entre les deux rangées du carpe), et l'étage intra-carpien — où l'on trouve les deux ligaments stars de la pathologie : le scapho-lunaire et le luno-triquétral.

Trois grades, trois mondes

Cliniquement, on classe les entorses du poignet en trois grades.

Grade 1 : élongation ligamentaire sans rupture. Douleur, gêne, mais pas d'instabilité. Cicatrisation typique en 2 à 7 jours.

Grade 2 : rupture partielle. Œdème plus marqué, perte de fonction, parfois une petite instabilité. Comptez deux semaines, parfois plus.

Grade 3 : rupture complète, ou arrachement osseux à l'insertion. Là, on bascule dans une autre catégorie. La cicatrisation prend 30 à 50 jours selon les ligaments touchés, et la chirurgie est parfois nécessaire.

Petite nuance importante, souvent oubliée : la durée de cicatrisation tissulaire n'est pas la durée de reprise sportive ou professionnelle. Un ligament cicatrisé reste fragile plusieurs semaines, le temps de retrouver sa résistance mécanique et le contrôle neuromusculaire qui va avec. Un patient qui reprend la musculation trois semaines après un grade 2 parce qu'« il n'a plus mal » fait souvent une récidive — ou pire, bascule vers une instabilité chronique.

Les signes qui doivent vous faire consulter sans attendre

Pour les particuliers — quand consulter ?

Après une chute sur la main, certains signes doivent vous orienter rapidement vers un médecin ou un service d'urgence :

  • Déformation visible du poignet ou des doigts
  • Engourdissement ou fourmillements persistants dans la main
  • Douleur intense qui s'aggrave en mobilisant le poignet
  • Gonflement majeur avec hématome étendu
  • Incapacité à bouger les doigts ou le pouce
  • Sensation de craquement au moment du traumatisme, suivie d'un blocage

Au-delà de ces drapeaux rouges, une douleur du poignet qui ne s'améliore franchement pas dans les 48 à 72 heures après une chute mérite un avis. Pas par anxiété — par prudence. Le diagnostic différentiel principal, c'est la fracture du scaphoïde, et elle se voit mal sur les radios initiales. Une série française publiée en 2024 sur les fractures occultes du scaphoïde aux urgences montre que les radiographies standards bien faites ne suffisent pas à éliminer le diagnostic, et qu'un avis spécialisé précoce reste indispensable devant un poignet douloureux à radios normales.

Côté maison, en attendant l'avis : repos, glace (par intermittence, jamais directement sur la peau), élévation du membre, immobilisation par une attelle ou une orthèse si vous en avez une. Évitez les anti-inflammatoires les premières 48 heures sans avis médical — ils peuvent masquer la douleur sans rien soigner.

Le diagnostic clinique : pas si simple, même pour les pros

C'est là que ça devient intéressant. L'examen clinique du poignet ligamentaire, c'est un des plus difficiles de la traumatologie courante. Les tests provoquant les structures atteintes existent, mais leurs performances diagnostiques sont souvent plus modestes que ce qu'on lit dans les cours.

Pour les pros — la vérité sur les valeurs des tests

Prenons le test de Watson, ou scaphoid shift test, le grand classique de l'évaluation scapho-lunaire. La littérature « historique » lui prête une sensibilité autour de 69 % et une spécificité de 66 %. Réalité plus nuancée : une analyse rétrospective sur 447 patients ayant bénéficié à la fois du test et d'une arthroscopie de référence montre que la sensibilité du test de scaphoid shift était basse (0,50) sur l'ensemble de la cohorte. Dans un sous-groupe de patients spécifiquement adressés pour suspicion de lésion scapho-lunaire, la sensibilité était plus élevée (0,61), mais la spécificité était basse (0,62). Les auteurs concluent qu'un test de scaphoid shift isolé peut n'avoir qu'une valeur limitée dans le diagnostic des lésions du ligament scapho-lunaire et doit être considéré comme un outil utile pour une évaluation préliminaire, mais un test négatif ne doit pas dissuader d'indiquer un bilan diagnostique plus poussé [2].

Traduction pratique : un Watson négatif n'élimine pas la lésion. Un Watson positif, dans le bon contexte, oriente — il ne diagnostique pas.

Le test du ballottement luno-triquétral (manœuvre de Reagan) a des performances encore plus modestes en isolé, avec une sensibilité moyenne autour de 52 % et une spécificité moyenne autour de 90 % selon les revues.

L'ulnar fovea sign fait souvent figure d'exception. La référence princeps de Tay et coll. (Berger, 2007) — incontournable en pathologie de la TFCC — rapporte une sensibilité de 95,2 % et une spécificité de 86,5 % pour identifier une lésion du complexe triangulaire ou de la portion ulno-triquétrale [3]. Ces chiffres sont restés dans tous les manuels. Sauf qu'une étude publiée en 2025 reprend la question et nuance la spécificité : le signe est sensible, oui, mais il devient positif dans de nombreuses pathologies du côté ulnaire du poignet, pas uniquement les déchirures foveales du TFCC [4]. Là encore : utile, mais à recouper avec le reste.

La conclusion clinique, c'est qu'aucun test isolé ne suffit. La combinaison de plusieurs tests, croisée avec le mécanisme lésionnel et la palpation localisée, reste la meilleure approche bedside. Et dès qu'il y a un doute clinique sérieux ou une persistance des symptômes à 2-3 semaines, on demande l'imagerie.

Une dernière chose, particulièrement importante : toujours penser à la fracture du scaphoïde devant une douleur en tabatière anatomique. C'est le piège classique de la traumatologie du poignet — et la complication d'une fracture passée inaperçue (pseudarthrose, nécrose du pôle proximal) est lourde de conséquences fonctionnelles.

L'imagerie : à quoi ça sert ? , dans quel ordre ? 

La séquence est assez standardisée en pratique :

1. Radiographie standard (face, profil, oblique) en première intention. Elle élimine les fractures évidentes — radius distal, scaphoïde déplacée, luxation péri-lunaire — mais reste insuffisante pour les lésions ligamentaires pures.

2. IRM en deuxième intention si la clinique persiste ou si la suspicion de lésion intra-carpienne est forte. Performances correctes mais inégales selon les structures : une méta-analyse récente retrouve une sensibilité de l'IRM autour de 0,63 pour les lésions du ligament scapho-lunaire et 0,41 pour le luno-triquétral, avec des spécificités plus élevées (0,86 et 0,93 respectivement) [5]. Autrement dit, une IRM négative n'élimine pas formellement la lésion.

3. Arthro-IRM ou arthro-scanner : meilleure résolution pour les lésions ligamentaires partielles. L'arthro-scanner est même devenu, pour certaines équipes, l'examen de choix pour le TFCC, avec des performances supérieures à l'IRM native.

4. Échographie dynamique : approche en plein développement. Une étude publiée en 2024 dans Hand Surgery and Rehabilitation a évalué la possibilité de visualiser le déplacement scaphoïdien pendant un test de Watson sous échographie, avec des résultats prometteurs : les valeurs seuils déterminées pour révéler une lésion étaient de 5,05 mm pour la face dorsale (sensibilité/spécificité 0,95/0,60), 1,95 mm pour la partie centrale (1/0,62) et 6,15 mm pour la face palmaire (0,55/0,85) [6]. Examen non irradiant, peu coûteux, dynamique — il a sa place chez le radiologue ou le chirurgien de la main entraîné.

La rééducation : le moment où on gagne ou on perd des mois

Dans ma pratique, c'est souvent là que tout se joue. Une entorse grade 1 ou 2 bien rééduquée, c'est trois semaines de désagréments puis on n'en parle plus. La même entorse abandonnée à elle-même, c'est un patient qui revient six mois plus tard pour une douleur chronique avec déficit de force et instabilité fonctionnelle.

La logique est triple : récupérer la mobilité après immobilisation, restaurer la force de préhension, et — surtout — retravailler le contrôle neuromusculaire fin du poignet. Ce dernier point est souvent négligé. Le poignet est une articulation à très haute densité proprioceptive, et un ligament cicatrisé sans contrôle neuromusculaire reste un poignet instable, même si l'imagerie est rassurante.

La précocité du suivi compte. La HAS a publié en avril 2025 une recommandation sur l'entorse du ligament collatéral latéral de cheville, dans laquelle elle préconise qu'après un traumatisme en torsion de cheville, toute personne devrait consulter un médecin généraliste ou un masseur-kinésithérapeute exerçant dans le cadre de l'accès direct ou d'un protocole national de coopération, idéalement dans les 24 heures suivant le traumatisme [7].  Une revue récente sur les lésions scapho-lunaires rappelle que ces lésions restent les plus fréquemment méconnues du carpe et qu'un retard diagnostique de plus de 6 semaines compromet sensiblement les résultats d'une réparation primaire [8]. La logique vaut pour le poignet, même si aucune RBP HAS spécifique n'a encore été publiée sur cette articulation. La rééducation main-poignet est en revanche bien balisée en France par les travaux du GEMMSOR (Groupe d'étude de la main et du membre supérieur en orthèse et rééducation) et de la SFCM, dont l'ouvrage de référence Rééducation de la main et du poignet (Elsevier, 2e édition) reste le socle de la pratique [9]. Le message commun : plus on attend, plus on rate la fenêtre où la cicatrisation peut être guidée.

Côté matériel, l'orthèse ou l'attelle de poignet adaptée à la phase de récupération joue un rôle non négligeable : immobilisation rigide en phase aiguë, attelle souple ou taping en reprise d'activité. Le bon dispositif, au bon moment, n'est pas un détail.

Et après ?

Une entorse du poignet, ce n'est pas un traumatisme à mépriser. Pas un drame non plus. C'est une lésion qui demande qu'on l'identifie correctement, qu'on la classe honnêtement, et qu'on la prenne en charge dans les bons délais. Trois conditions qui, mises bout à bout, ne sont pas toujours réunies — d'où le nombre de poignets qu'on voit, des années plus tard, avec une arthrose précoce ou une instabilité chronique installée.

La vraie question à se poser après une chute, ce n'est pas « est-ce que c'est cassé ? ». C'est : « est-ce que ce poignet va retrouver sa pleine fonction, et qu'est-ce qu'il faut faire pour ça ? ». Cette question-là mérite mieux qu'un strapping vite fait au fond d'un tiroir.

Sources

[1] Larribau MD, et al. Trends in Sports-Related Upper Extremity Injuries Presenting to United States Emergency Departments: A Retrospective Analysis of National Injury Data (2014-2023). Healthcare (Basel). 2025. PMC12429360. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC12429360/

[2] Wagner M, et al. Relevance of the Scaphoid Shift Test for the Investigation of Scapholunate Ligament Injuries. J Clin Med. 2022;11(21):6322. doi: 10.3390/jcm11216322. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC9656589/

[3] Tay SC, Tomita K, Berger RA. The "ulnar fovea sign" for defining ulnar wrist pain: an analysis of sensitivity and specificity. J Hand Surg Am. 2007;32(4):438-44. doi: 10.1016/j.jhsa.2007.01.022.

[4] Choudhury MM, Aw Ai Ling A, Yap RTJ. Is the ulnar fovea sign positive only in foveal tears of the triangular fibrocartilage complex? J Hand Surg Eur Vol. 2025. doi: 10.1177/17531934241279921. https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/17531934241279921

[5] Evaluating Accuracy of Plain MRI or Arthrogram versus Wrist Arthroscopy in the Diagnosis of Scapholunate Interosseous Ligament Injury — systematic review. Arthroscopy. 2024. https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0974322724001856

[6] Catch the shift: Ultrasound diagnosis of scapholunate lesion during Watson test. Hand Surgery and Rehabilitation. 2024. https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S2468122924001713

[7] Haute Autorité de Santé. Entorse du ligament collatéral latéral (ligament latéral externe) de cheville : diagnostic, rééducation et reprise de l'activité physique et de la pratique sportive. Recommandation de bonne pratique. Avril 2025. https://www.has-sante.fr/jcms/p_3460983/fr/entorse-du-ligament-collateral-lateral-ligament-lateral-externe-de-cheville-diagnostic-reeducation-et-reprise-de-l-activite-physique-et-de-la-pratique-sportive

8] Zhou JY, Jodah R, Joseph LP, Yao J. Scapholunate Ligament Injuries. J Hand Surg Glob Online. 2024;6(3):245-267. doi: 10.1016/j.jhsg.2024.01.015

[9] GEMMSOR (Groupe d'étude de la main et du membre supérieur en orthèse et rééducation). Rééducation de la main et du poignet : anatomie fonctionnelle et techniques. 2e édition. Elsevier Masson, 2024.